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Étude des suicides liés au travail en Basse-Normandie

Résumé : Résultats d'une enquête par questionnaire adressé à tous les médecins du travail de la région Basse-Normandie, leur demandant s'ils ont eu connaissance d'un suicide ou d'une tentative de suicide lié au travail dans les entreprises qu'ils surveillaient au cours des 5 années qui venaient de s'écouler.
Thème : Épidémiologie
Mots-clés : étude, décès par suicide, psychopathologie, suicide
Date de création : Juin 2003
[société] Société de Médecine et de Santé au Travail de Normandie - SMSTN 
Auteur: Dr M. GOURNAY – Inspection médicale du travail et de la main-d'oeuvre de Basse-Normandie
Auteur: Dr F. LANIECE – Inspection médicale du travail et de la main-d'oeuvre de Basse-Normandie
Auteur: Dr I. KRYVENAC – Inspection médicale du travail et de la main-d'oeuvre de Basse-Normandie

Étude des suicides liés au travail en Basse-Normandie
 

1. Diaporama
2. Texte
2.1. Résultats
2.1.1. Qui ?
2.1.2. Où ?
2.1.3. Comment ?
2.1.4. Pourquoi ?
2.1.5. Que s'est-il passé après l'acte?
2.2. Conclusion



 

Début 2002, l'Inspection médicale du travail reçoit à quelques jours d'intervalle l'appel de 3 médecins du travail confrontés à une tentative de suicide sur le lieu de travail ou à proximité immédiate.

Quelques semaines plus tard, la Direction régionale des affaires sanitaires et sociales de Basse-Normandie nous transmet le rapport final du Programme Régional de Santé (PRS) 1995-2000 consacré au suicide.

Il apparaît dans ce document qu'un travail considérable a été fait sur ce thème par les réseaux de professionnels et d'acteurs de santé au cours de ces années, tant sur le plan de prévention des tentatives ou récidives que sur la prise en charge.

Néanmoins, aucune action et une seule étude (Chastang F., Rioux P., Dupont I., Baranger E., Kovess V., Zarifian E. : Tentatives de suicide et insécurité professionnelle - 1998) ont porté sur le monde professionnel.

Aucun médecin du travail n'a, non plus, été contacté dans le cadre du PRS, pas plus que l'Inspection médicale.

Nous décidons alors d'interroger les médecins du travail pour tenter d'approcher la réalité d'un phénomène réel, mais non encore connu dans son importance quantitative et même qualitative.

Un questionnaire très simple est alors adressé à tous les médecins du travail de la région Basse-Normandie, leur demandant s'ils ont eu connaissance d'un suicide ou d'une tentative de suicide lié au travail dans les entreprises qu'ils surveillaient au cours des 5 années qui venaient de s'écouler.

Cette "liaison au travail" appréciée par le médecin du travail est le seul critère, totalement subjectif, d'inclusion dans l'enquête.

Nous avons estimé que la bonne connaissance par les médecins du travail des entreprises, de leur fonctionnement, de leur organisation et des relations de travail qui y règnent, rend leur jugement en ce domaine fiable. Il est avéré que certains médecins ont préféré ne pas nous faire part de suicides ou tentatives, n'étant pas certains du lien au travail.

Nous verrons d'ailleurs que le biais de l'enquête a été bien moins introduit par cette appréciation subjective que par la connaissance du fait de suicide lui-même.

LES RESULTATS

Sur 201 médecins du travail ou de prévention répertoriés dans la région au début 2002, 190 ont répondu à l'enquête.

Qui ?

107 cas de suicides ou de tentatives de suicides ont été dénombrées dans cette enquête.

68 % sont le fait d'hommes. La tranche d'âge de 30 à 50 ans représente 72 % des cas, alors que cette tranche ne représente que de 59 % des emplois.

48 % sont survenus dans le Calvados, 15 % dans l'Orne et 37 % dans la Manche, ce qui est proche de la population salariée des 3 départements avec une légère surreprésentation dans la Manche.

Dans 70 % des cas, les suicidants ont plus de 5 ans d'ancienneté dans l'entreprise.

Tous les secteurs professionnels sont touchés, avec une incidence plus grande dans le secteur santé et social où 1/3 des cas sont relevés.

Le secteur industrie des biens intermédiaires (produits minéraux, textile, bois, papier, chimie, métallurgie et transformation des métaux…) vient en seconde position avec un peu plus de 10 % des cas.

Dans notre enquête, 54 % des suicidés ou suicidants font partie d'établissements de plus de 200 salariés, et 31 % d'établissements de 10 à
200 salariés.

Il s'agit là manifestement d'un biais de recrutement tenant à la méthodologie même de l'enquête. Les médecins n'ont répondu que pour les cas dont ils ont eu connaissance, c'est à dire ceux pour lesquels l'information est venue jusqu'à eux. Il est vraisemblable que les médecins du travail surveillant les très petites entreprises n'ont pas été informés des cas de suicides.

D'autre part, de nombreux médecins répondants sont nouveaux dans la région, affectés prioritairement sur les très petites entreprises ou artisans. Ils n'ont sans doute pas pu avoir rétrospectivement les renseignements sur d'éventuelles tentatives.

Les deux facteurs conjugués expliquent sans doute cette distribution tout à fait différente de la répartition "emploi".


Les postes de travail occupés par les suicidants sont peu qualifiés dans 2/3 des cas. On trouve des manoeuvres, opérateurs en industrie, employés sans qualification.

Un tiers des personnes souffraient déjà antérieurement de pathologies anxio-dépressives. Certains sont également décrits comme des alcooliques chroniques ou compulsifs et 8 des cas recensés présentaient une pathologie mentale grave, psychotique.

Dans plusieurs cas (4), la dégradation d'un état de santé physique au cours d'une maladie chronique est signalée.

Mais dans 40 % des cas, aucune pathologie antérieure n'est évoquée par le médecin du travail.

Où ?

Une tentative de suicide sur 5 est survenue sur le lieu de travail ou à proximité immédiate.

Comment ?

40 % (43 personnes) des tentatives venues à la connaissance des médecins du travail ont entraîné le décès et 15 % (16) ont laissé des séquelles physiques notables.

Les séquelles psychiques sont peu mentionnées mais apparaissent dans la fréquence d'un suivi rapproché des victimes, ainsi que les quelques récidives.

La pendaison, toujours très fréquente dans notre région, est le mode utilisé par plus du quart des suicidants.

L'absorption de substances médicamenteuses est courante, près de la moitié des cas, privilégiée notamment par le personnel de soin.

Les "outils" de l'activité professionnelle sont d'ailleurs assez fréquemment sollicités : substances psychotropes, injection massive d'air en milieu hospitalier, accident de voiture, pendaison à la potence du bateau de pêche, plaies des poignets avec cutter...

Pourquoi ?

La plupart des médecins l'ont signalé, l'appréciation du rôle du travail comme facteur de suicide est difficile à établir. Le travail peut n'être qu'un co-facteur mineur d'une situation extra-professionnelle très difficile, tout en étant parfois (cela reste à démontrer) l'élément déclenchant du geste (conflit aigu sur les lieux de travail).

Afin de mieux cerner la fraction professionnelle dans les motivations du passage à l'acte, nous avions donc demandé aux médecins du travail si la personne leur avait antérieurement fait part de ses difficultés dans sa vie sociale ou familiale.

Dans 1 cas sur 2 en effet (50 %), la personne s'était déjà confiée au médecin du travail : séparations, divorces, difficultés avec les enfants, difficultés financières avaient été évoquées.

C'est à peu près dans la même proportion (47 %) que le salarié avait déjà parlé au médecin de travail de ses soucis professionnels.

Les difficultés évoquées sont d'ordre multiple. Sensations d'incapacité physique à poursuivre la tâche, mais très souvent difficultés d'adaptation à un nouveau rythme, à un nouvel environnement, de nouvelles tâches. Les changements de process mais surtout les restructurations ont été particulièrement mal vécues, entraînant mutations, déclassement, pertes des repères que peuvent être les collègues de travail, les lieux d'exercice, habitudes de travail.

"La peur de ne pas y arriver" a été fréquemment exprimée, traduisant souvent le décalage entre l'emploi et la formation, ou la mauvaise maîtrise de son organisation de travail. La crainte du licenciement a été citée 1 fois. La surcharge de travail est également citée, au même titre que l'intensification, la rigidification.

Dans notre sélection de cas, il semble qu'il n'y ait que peu de harcèlement moral au sens propre du terme. 2 cas paraissent limite, les médecins notant un harcèlement psychologique, avec dans un autre cas une maltraitance du fait d'un cadre, alors que l'employeur averti laisse faire.

Néanmoins, les médecins évoquent fréquemment des situations de stress chronique ayant été entretenues par un management ne laissant que peu de place aux notions de récupération, d'épanouissement et de reconnaissance pour le travail accompli.

Nous verrons par ailleurs que la précarité n'est évoquée que dans deux cas par les médecins du travail.

Ce qui paraît essentiel dans le passage à l'acte est l'isolement de la personne dans un système où il ne peut plus se raccrocher, ni à son travail qu'il ne maîtrise plus, ni à ses valeurs qui sont battues en brèche. Il n'est plus reconnu, il ne peut plus trouver d'aide parmi les collègues de travail, la hiérarchie devient indifférente sinon hostile… la personne perd pied.

Ceci est également valable dans 2 cas particuliers : l'un est un soignant qui ne supporte plus la vision de la souffrance, l'autre a subi une agression et constitué un syndrome post-traumatique non pris en charge.

Que s'est-il passé après l'acte?

Dans la rubrique "Précisez éventuellement le comportement des acteurs de l'entreprise, celui du salarié, de la hiérarchie, des collègues, des syndicats, de
vous-même - commentaires", les médecins se sont assez largement exprimés.

Que le passage à l'acte soit un appel au secours ou une réelle volonté d'en finir, la gravité du geste ne laisse pas l'entreprise indifférente.

Dans un seul des cas, l'employeur, avec la position bienveillante de l'encadrement et d'une partie du personnel, a tenté d'étouffer l'affaire. A l'autre extrêmité des réactions, l'utilisation de l'acte par les syndicats, utilisation jugée abusive et malvenue par les 2 médecins confrontés à cette situation, et à qui le salarié s'était confié antérieurement.
Dans tous les autres cas, les réactions sont souvent très émotionnelles : panique des premiers instants, culpabilisation des uns ou des autres qui n'ont "pas vu", "pas entendu"…

Souvent, le médecin du travail a été appelé par l'employeur pour faire venir "la cellule psychologique" tellement médiatisée, puis en l'absence de celle-ci, ont été demandés des groupes de paroles pilotés soit par le médecin, soit par un psychologue. L'appel a pu aussi être le fait des collègues proches, qui trouvent dans le médecin du travail un soutien et espèrent une réponse à leurs interrogations…

Et puis parfois les médecins ont noté une soudaine coopération de l'employeur ou de la hiérarchie dans la recherche de solutions professionnelles.

"Après une tentative de suicide, l'application du code du travail semble aller de soi" note un des médecins du travail. Rares (2 cas) ont été les cas où la tentative de suicide a entraîné une réaction de peur et de rejet.

Les médecins du travail ont également souligné :

CONCLUSION

Cette étude n'est qu'une photographie imparfaite d'un paysage encore inexploré.

43 décès, 16 personnes gravement handicapées, c'est le bilan funeste de notre enquête dans les entreprises bas-normandes en 5 ans. Encore faut-il penser que ces chiffres sont très largement minorés, puisqu'ils ne correspondent qu'aux tentatives de suicide et suicides venus à la connaissance des médecins du travail.

Pertes de vie, coût humain inacceptable, s'il est lié à des conditions de travail favorisantes.

Il faudra donc tenter de prévenir de telles situations.

Que faire ?

Dernière mise à jour de la page : 27/06/06